To be Richlered

J’avais déjà évoqué ici comment Mordecai Richler m’avait envoutée mais je dois l’avouer, c’est avec délectation et totalement consentante que j’ai accepté son invitation à une nouvelle séance de Vaudou Littéraire.

Ainsi je m’aventure au néologisme (imprononçable c’est encore mieux) et donc disons que To be Richlered pourrait être traduit par Etre aimanté par un roman.

L’apprentissage de Duddy Kravitz a agit sur moi littéralement comme un aimant.

J’aime lire des romans d’apprentissage car j’aime comprendre, haïr et subir les pérégrinations et les choix des personnages mais dans ce texte la mise de départ est élevée. Duddy Kravitz est tellement hyperactif que vous pourriez penser qu’il n’ira pas jusqu’au bout de la fiction qui le raconte, et vous pourriez être épuisé à l’idée de le suivre, mais vous n’aurez pas le temps d’y penser car il est intelligent et fort débrouillard. Celui qui s’agite là au fond de la classe au début du roman est le même qui déploiera une énergie démentielle pour s’offrir une terre et ainsi devenir un « Mensch ».

Oui mon coeur fond et ma raison vacille dès que Duddy trouve le moyen d’allier mauvaise foi et générosité d’autant qu’il maitrise à merveille le mensonge éhonté teinté de mièvrerie.

J’exprime aussi ici ma gratitude éternelle aux Editions du sous-sol pour avoir réédité les merveilles de Mordecai Richler. Je ne mentirai pas si je disais que j’ai dansé de joie lorsque mon amoureux libraire m’a remis ce roman et que le savant mélange entre la typographie dorée, le dessin naturaliste qui orne la couverture m’ont fait couiner de désir…

duddy Kravitz

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« Pipi, les dents et au lit. »

Voilà la phrase répétée au moins 1500 fois depuis la naissance de mon premier enfant.

Pipi, les dents et au lit est un recueil de textes de Laetitia Cuvelier édité chez Cheyne

J’ai adoré ce livre le jour où l’éditeur me l’a présenté, parce qu’il rassemble en des textes courts, drôles, doux et forts les instantanés de la vie de famille et du couple.

Je l’aime encore plus depuis que mon amoureux est revenu de sa librairie avec celui-ci emballé pour moi parce que le premier texte qu’il a lu en l’ouvrant est celui-ci:

« Tu ronfles / Tu ne pourrais pas / Te taire la nuit / Et parler / Un peu plus le jour? »

Et c’est aussi celui que j’ai lu en le déballant….

Alors encore quelques extraits pour vous donner envie..

« Mon garçon enfin au téléphone / Après six jours / De vacances chez sa Maminou / Et qui me dit juste / Tu peux me passer le chat? »

« Le journal qui me tombe des mains /Je recommence / Le journal qui me tombe des mains / Mais pourquoi les nouvelles du monde / Ne veulent pas entrer dans ma maison?  »

« Tes fesses tout contre moi / Quand tu dors / Je ne suis pas sûre / Ce soir / De vouloir / Un plus grand lit. »

 » Je me suis fait maltraiter / Toute la journée / Par mon chef / Mes collègues / La voisine / La voiture / Mon dos / Mon père / La caissière / Et ce soir / Je vous crie dessus / Parce qu’il y a du dentifrice / Sur le lavabo. »

A lire et à relire, et même avec les mômes !

pipi-les-dents-et-au-lit

La quête de soi chez les autres

Qui suis-je ? est un si sujet si vaste que toutes nos vies rassemblées ne suffiraient pas à trouver le vrai sens de cette question.

Comme souvent et déjà évoqué ici je suis une amatrice malgré moi des rencontres entre le cinéma et la littérature.

Le sujet de l’identité se fait écho entre le roman de Lauren Groff Les Furies, traduit de l’anglais (américain) édité aux Editions de L’Olivier et Moonlight le film de Barry Jenkins.

Le roman de Lauren Groff s’ouvre sur la création d’un couple d’étudiants blancs américains, lui qui avec son arrogance de gosse de riche se veut acteur, elle avec sa beauté indéniable se jette dans ses bras, pour littéralement sauver sa vie.

Là où l’amour nous est décrit comme évident, dans la relation de ce couple passionné et que tout le monde respire, dans leur amitiés généreuses et festives, dans leur dévouement au travail, chez elle qui met les bouchées doubles pour que lui trouve, peaufine et se révèle, finalement, un dramaturge de talent; il se fait silencieux, banni ou faux quand le voile de la vie tombe. On assiste dans la deuxième partie de ce roman à un strip-tease douloureux, la mise à nue est violente. Cette femme de l’ombre qui a aimé son mari sincèrement et a été l’épouse exemplaire se retrouve aveuglée par elle même, cette petite fille sans amour qu’elle avait si bien enfouie toutes ces années, et face à cela, ses questions sont qui suis-je? mais surtout qui ai-je envie d’être?…

Lauren Groff vous emmène par la main, délicatement, grâce au charme de ses personnages, mais très vite son écriture du temps qui nous transporte d’une époque à une autre pour dire encore ces vies, vous embrasse fermement, ne vous lâche plus et vous pose cette question, qui es-tu?

Moonlight raconte en trois actes (il est adapté d’une pièce de théâtre) la vie de Chiron, un jeune Afro-américain, dont la mère est accro au crack, dans la banlieue de Miami. Il rencontre un dealer tendre, alors qu’il a à peine 10 ans, qui plante en lui cette question de l’identité avec cette phrase « un jour tu devras choisir qui tu as envie d’être et personne ne pourra le décider à ta place. »

Chiron est un garçon d’apparence fragile qui ne réponds pas aux coups de ses camarades de classe et se soumet à la volonté dévastée de sa mère toujours à la recherche d’une dose. Son quotidien brouille la vision qu’il a de lui même et il se laisse dériver d’un coup à l’autre jusqu’à celui qu’il portera, et qui le mènera en prison. Il sort de prison, devient le caïd de sa banlieue, et malgré tous ses attributs, les dents en or et des muscles partout, rien ne change, sa fragilité affleure…

Les acteurs qui jouent successivement Chiron portent en eux cette fêlure comme s’il se l’était transmise tel un bâton de relais. Chiron incarne la subtilité de ceux qui savent que seul un amour sincère et tolérant, d’où qu’il vienne, quelque soit sa forme, le moment où il surgit, est celui qui nous renforce, et finalement nous construit.

Et Moonlight ne dit pas qui est Chiron, ce film sublime et répond à la question du roman de Lauren Groff : « je suis tout, je suis moi et je ne sais pas ce que je serai demain »

To be or not To be, that is the question 😉

 

 

 

Je suis mon héroine.

3 femmes écrivent les destins de trois femmes.

3 romans chorales, car les enfants, la famille sont là aussi, très présents tant dans leur disparition, leur réapparition et leur substitution.

3 destins que la résilience, la persévérance ou la sidération vont sceller à la vie, coûte que coûte.

3 écritures empreintes d’humour, de noirceur, de joies simples.

3 histoires d’amour car au final c’est ce chemin là qui les mènent à elle même.

3 générations sous un même toit:

Joyce Maynard, auteure déjà grandement appréciée, dont le roman Les règles d’usage, parait chez Philippe Rey.

Megan Kruse, jeune et nouvelle auteure qui fera dire à la précédente que la relève est assurée, et voit son premier roman De beaux jours à venir édité chez Denoël.

Nell Zink, écrivaine baroudeuse aux milles vie et publie aux éditions du Seuil Une comédie des erreurs.

Cocaïne….

Je suis toujours émerveillée quand je vois un film qui fait écho au livre que je suis en train de lire et vice versa, je trouve magique que mon esprit, inconsciemment, se dirige vers des créations indépendantes l’une de l’autre et pourtant si proches.

J’avais donc envie de bière, de musique très forte sur laquelle on danse jusqu’à la transe et mon état de femme enceinte me donne souvent envie de frites, j’avais aussi envie de Belgique!
En allant voir Belgica de Felix Von Greoningen j’ai eu l’occasion d’avoir tout cela et même un peu plus!
J’ai vraiment beaucoup aimé ses deux premiers films, La merditude des choses et Alabama Monroe.
Dans Belgica, la folie alcoolo-stupéfiante familiale du premier et la justesse psychologique du second se sont accordées à merveille pour raconter l’histoire de ce bar au départ miteux qui deviendra « votre lieu de perdition favori » à force d’une soudaine attractivité créée par le duo des frères Cannoot !
J’ai tellement eu la sensation d’être au comptoir du café Belgica ou sur sa piste de danse que je suis sortie groggy du cinéma , comme après une longue et bonne soirée qui finie au petit matin, comme coincée dans une faille spatio-temporelle…
C’est Soulwax qui signe toute la musique du film et la scène du Belgica voit passer des groupes aussi diverses que sa clientèle est bigarrée, c’est une vraie réussite !

Le soir même je commençais la lecture du dernier roman de Philippe Djian tout juste paru chez Gallimard, Dispersez-vous, ralliez-vous, et si certains personnages de Belgica aiment à se « repoudrer le nez » je savais que dans ce roman, j’allais probablement rencontrer des amateurs de cette pratique (que je ne connais pas étant l’équivalent d’Obélix en matière de stupéfiant je crois avoir un stock d’énergie congénitale suffisamment fournie), la magie des choix inconscients !

L’écriture de Philippe Djian agit sur moi comme un aimant. Je suis ardemment ses parutions depuis la lecture de Doggy Bag.
Il n’est pas question de fascination même si dans ma vie je suis très loin des milieux hyper bourgeois où se déroulent ses histoires, où le fric, la notoriété, l’alcool et la drogue agissent comme un anesthésiant sur ses personnages… Ainsi quand sort un nouveau livre de Philippe Djian je prends à peine le temps de lire la 4ème de couverture, car je sais la constante que je vais y trouver….A chaque fois je suis amusée, intriguée par ces hommes et ces femmes qui agissent comme hallucinés et en même temps complètement conscients de leur folies, qui oscillent toujours entre la recherche de la normalité ou de l’équilibre et échouent très souvent à cette conquête tant ils sont inadaptés au monde. Et finissent par accepter cet état de fait!
J’ai donc été littéralement absorbée les 50 premières pages comme en apnée et je n’ai cédé qu’à l’épuisement de mes yeux au moment où la drogue fait son entrée, l’alcool ayant déjà fait son apparition….résultat ma nuit à été stupéfiante dans le sens premier du terme, le lendemain matin j’avais tous les symptômes d’une bonne gueule de bois!
Et comme j’apprécie la subtilité avec laquelle Felix Van Groeningen décalque les tensions familiales à travers les brumes alcoolisées et l’assourdissant tempo des DJ je ne me lasse pas du talent de Philippe Djian à dissoudre le temps et rendre leurs normalité à des histoires toujours plus insensées, d’être portée hors de moi.

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Pas Patch plutôt Potch’

En bonne couturière écolo je garde la moindre chute de tissu. Il faut dire que lorsque j’aime un motif ou une matière je trouve aussi assez chouette de voir ceux-ci se décliner sous différentes formes. Dans ma jeunesse j’ai eu une période plutôt audacieuse où j’assortissais ma jupe à mon chapeau et à mon sac, je devais ressembler à une bonbonnière ambulante plus qu’à Vivien Westwood…

Mais étant une grande adepte du rangement en mode crise de rangite « je vais tout cramer au lance flamme » il m’est souvent arrivé de vouloir balancer à la poubelle tout ces centimètres carrés de tissus qui ne pourrons jamais contenir une robe, une jupe ou un sac.

J’ai tenté le patchwork que j’ai trouvé fascinant mais fastidieux à la fois, même si j’ai pris beaucoup de plaisir à fabriquer une petite couverture pour la naissance du fils d’une amie.

Et puis un jour je me suis rappelé de ce merveilleux tutoriel, merci Ptitsy Moloko, qui pouvait allier l’utile à l’agréable, en fabriquant des dizaines de pochettes, de toutes tailles avec ou sans boutons pressions pour y mettre les mouchoirs, les cartes de crédits, les mots doux, les carnets, les boucles d’oreilles ou bien même un téléphone…..et enfin ne plus voir ces maudits coupons traîner…

Mais surtout avoir toujours sous la main un petit cadeau.

Car même si je ne sais jamais à qui je vais offrir l’une ou l’autre pochette, à chaque fois que je me lance dans cette petite production industrielle je pense toujours à plein de gens, car le bonheur dans tout cela c’est que les motifs et les matières ont cette capacité à faire surgir le souvenir et les amitiés qui y sont liées que l’on pourrait nommer les pensées tissées.

Ephraim, Solomon et Moses.

Quand on fini un livre aussi riche et passionnant que Solomon Gursky, de Mordecai Richler, paru aux Editions du sous-sol et qu’après 633 pages on veut le relire on prend conscience que l’on a été tout simplement envouté.

Il ne m’a pas fallu beaucoup pour m’emparer de ce roman, en effet lorsque sur la 4ème de couverture l’éditeur dit qu’il « est question d’Inuits convertis au judaisme » mon sang n’a fait qu’un tour.

Grande amatrice des romans de Jorn Riel, découvert avec les Racontars mais lisant chaque année un autre de ses romans  pour faire « tomber la neige » au moment de Noël, fan des films de Woody Allen de son humour et de sa désespérance judaÏco-psychanalytique j’apprécie particulièrement les histoires familiales totalement foutraques mais non moins sensées….

Et puis je tombe très facilement amoureuse des hommes dans les livres…Ephraim, Solomon et Moses, sur ce coup là j’ai battu mon record.

L’histoire de Moses, écrivain consciemment non accompli et fils d’un écrivain notoirement raté, est celle de celui qui va chercher à comprendre et à percer le mystère du plus mythique et haï des Gursky :Solomon. Sans se rendre compte que son propre mystère fait partie de cette improbable quête.

Car si la vie de Solomon Gursky et de sa famille est d’une désinvolte opulence en matière de rencontres, de faits vécus et lieux vus, de litres d’alcool bus, de femmes convoitées, d’argent et de mensonges dissimulés, celle de Moses n’en n’est pas moins fournie…

Difficile de résister à cette fabuleuse histoire de l’Amérique du Nord car ce roman en plus d’être merveilleusement bien écrit est empli d’humour mais surtout de grands moments de poésie. Car la mise en abîme de l’écriture d’une biographie inachevée vous met face à vos pires contradictions et à vos instincts les plus doux car au final il est bien question de rêve…

solomon Gursky

 

Le rêve tampographique

 

Je suis une grande admiratrice du Tampographe Sardon et je n’ose même pas imaginer un jour entrer dans sa boutique car je ne sais pas si je pourrai résister à la tentation de tout m’offrir. Des tampons sardoniques donc, soit insultants, débiles et méchants que j’adore mais aussi et surtout des tampons en bi-chromie, des reproductions de carreaux de ciment, des frises typographiques, des reproductions de gravures de Valloton, la liste est trop longue de tout ce qui me plait dans le travail de ce Maitre Tampographe.

Alors j’ai un stock de gommes à la maison, des gouges et quand j’ose, je me lance, c’est encore très sage mais j’avoue que creuser la gomme est une sensation que j’adore et c’est un peu magique, dessiner, creuser, encrer, imprimer….l’année dernière avec ma fille nous avions fait des cartes de Noël avec les tampons que j’avais fabriqué, cette année je me suis dessinée une tête de mort car c’est ma vanité favorite (memento mori….)

Bref n’est pas Tampographe Sardon qui veut…

 

 

Une autre histoire de la violence.

« Je les jugeais en fonction du pays que j’avais sous les yeux, qui avait conquis ses terres par le meurtre et les avait cultivées grâce à l’esclavage, ce pays qui éparpillait ses armées partout dans le monde afin d’étendre sa domination. Le monde, le monde réel, c’était la civilisation, installée et contrôlée par la sauvagerie. Comment l’école pouvait elle glorifier des hommes et des femmes dont les valeurs étaient piétinées aussi résolument par la société? Comment pouvait elle nous lâcher dans les rues de Baltimore, en connaissance de cause, et nous parler de non-violence? « 

Je pourrais citer ce livre en entier tant il est juste, incroyablement bien écrit et percutant comme un poing dans ma face ! ! !

Une colère noire, lettre à mon fils de Ta-Hehisi Coates, édité chez Autrement est le livre de cette semaine qui fait le pont avec Demain, film vu il y a deux jours et qui montre que oui, autrement qu’avec la violence (éducative, économique, culturelle) c’est possible et un autre livre pas encore lu de celui que j’appelle le « Christine Angot du XXIème siècle  » Édouard Louis, Histoire de la violence, paru chez Seuil.

Un livre qui s’ouvre sur la notion de corps, sa fonction de bouclier face aux autres et sa vulnérabilité face à soi-même, magistral lecture!

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Tranchées

A Londres 5 jours du mois de novembre 1920 durant lesquels Anna Hope nous fait valser d’une femme à l’autre et nous fait trébucher dans les tranchées françaises.

De la jeune veuve qui reçoit les soldats blessés en quête d’une meilleure pension de guerre à la petite sœur qui se refuse à voir l’horreur dans les yeux de son frère rescapé et qui danse pour maintenir un semblant de joie, à cette mère qui se transforme en fantôme à force de voir celui de son fils partout….

Avec justesse et pudeur ce premier roman Le chagrin des vivants, publié chez Gallimard, nous donne à voir le pouvoir que les femmes, à cette époque, mais aujourd’hui aussi, ont de résilier les souffrances et les brutalités qui arrachent les hommes à leur humanité !

anna hope